- Quand votre personnalité sera transformée, me dit-elle avec gentillesse, personne ne pourra s'imaginer que vous avez été internée... Je connaissais une femme enfermée depuis vingt ans. Eh bien, vous ne le croiriez pas, maintenant, elle vend des chapeaux en ville chez une modiste... Vous ne savez pas d'avance ce que vous serez capable de faire. D'abord vous allez sortir de l'hôpital en un rien de temps, tandis que sans opération vous passeriez votre vie ici, ma pauvre fille ! Après vous trouverez un bon petit boulot dans une boutique, peut-être même dans un bureau. Je suis sûre que vous ne regretterez jamais votre lobotomie.
Ma personnalité était donc condamnée à disparaître comme un quartier insalubre. Tout le monde se mit à tirer des plans pour les constructions futures. On donna aux infirmières la permission de me parler et l'on aurait dit qu'elles emménageaient déjà dans ma "nouvelle personnalité". Elles ressemblaient à des immigrants débarquées dans un pays neuf qui s'empressent d'entourer de piquet le lopin de terre sur lequel ils ont jeté leur dévolu.
A vrai dire, la perspective de s'établir sur des terres vierges, de recevoir gratuitement un petit morceau d'âme à cultiver provoqua dans mon entourage une excitation confuse. On faisait des projets, on avançait des hypothèses. Chaque jour, je recevais des confidences aimables et tous les discours qu'on m'adressait commençaient invariablement par : "Quand vous aurez votre nouvelle personnalité..."
Janet Frame, Visages noyés